- Quatre secondes, tu t’améliores! Ris-je en lui lançant le chronomètre. Mais je suis sûr que je peux battre ce record !
- Ouai je te crois ! J’ai hâte de voir ça !
La nuit obscurcissait le ciel depuis presque une heure maintenant et seuls quelques nuages rosis par les derniers rayons du soleil persistaient à l’ouest. À la lueur de la lampe extérieure de la maison qui éclairait la cour d’un halo blond, nous nous adonnions mon jumeau et moi à un tout nouveau jeu… Papa n’était toujours pas revenu de son voyage mystérieux et il nous fallait passer le temps pour ne pas trop nous inquiéter à son sujet. Chose délicate quand nous ignorions tout de sa destination et de son but. Avec Matt nous avions élaboré une masse inimaginable de théories à ce sujet, toutes plus farfelues les unes que les autres, mais même si en apparence cela nous amusait, à l’intérieur la crainte persistait. Alors pour faire retomber la pression j’avais encore trouvé une idée pour mesurer mes forces à celles de mon frère. L’objectif ce soir était de lancer un ballon de basket à plusieurs mètres au dessus de notre tête, de muter et de le rattraper entre les crocs avant qu’il ne retombe sur le sol. Le plus rapidement possible bien sûr et sans le percer.
Nous avions bien entendu patienté jusqu'à la nuit pour ne pas nous faire surprendre par un éventuel visiteur inattendu…
- Ouvre bien les yeux Matt, je vais te montrer ce dont je suis capable mon frère.
Lançant le ballon au dessus de moi, je bondis, mutai en vol et m’apprêtai à saisir la balle à pleines dents quand un choc violent dans mon dos me dévia de ma trajectoire, m’envoyant rouler dans l’herbe par perte totale d’équilibre. Je me relevai aussitôt sur mes quatre pattes, un peu énervé, pour voir ce qui avait pu me déstabiliser à ce point…
- Waaaa, tu verrais ta tête Benji ! Se moqua mon jumeau en me regardant de travers. Ha ha ha !
Matt riait tellement qu’il se tenait pliée en deux, les bras enroulés autour des côtes et sa tête venant presque toucher ses genoux… J’allais lui grogner dessus pour le faire taire quand je remarquai, surpris, que mon père se tenait à coté de lui sous sa forme de loup. Il me regardait avec le ballon de basket dans la gueule et je vis dans son regard qu’il était assez fier de sa petite prestation. Ma colère se dissipa immédiatement remplacée par le soulagement de le voir enfin de retour à la maison sain et sauf.
*Alors tu t’avoues vaincu mon fils ?*
*Moi ? Jamais ! Je suis certain que je peux être encore plus rapide que toi…L’ancêtre…*
Ses yeux s’agrandirent quand il entendit ma pensée et même si il savait parfaitement que je plaisantais, il entra dans mon jeu.
*Je vais te faire avaler cette balle avant même que tu n’aies le temps de réagir sale petit bizut*
Sur ces bonnes pensées il déposa la balle aux pieds de Mattéo qui comprit sans même avoir entendu notre discussion silencieuse ce qu’il avait à faire.
- Vous êtes vraiment des gamins tous les deux ! Soupira-t-il en souriant, amusé néanmoins par notre rivalité.
Mon père jappa d’amusement et se mit en position, prêt à bondir. Je ne me fis donc pas prier et l’imitai. Jambes pliées prêtes pour une propulsion en hauteur et gueule ouverte… Mesurer notre force entre frères était un défi que je gagnais le plus souvent. Matt n’aimait pas la compétition et il me laissait gagner à tous les coups, mais contre mon père la difficulté était toute autre. Il possédait la force de l’âge et la connaissance parfaite de son corps alors que je mutais depuis seulement quelques mois. Je me savais rapide mais serait-ce suffisant pour rattraper ce ballon avant lui ?
- Prêt ?
Je remuai mon derrière comme un chat et attendis que mon frère lance la balle avant de m’élancer… Trop tard… Papa l’avait déjà saisi alors que j’avais à peine eu le temps de décoller mes postérieurs du sol. Il s’en allait d’ailleurs tout joyeux au fond de la cour comme un chiot qui refuserait de rapporter son jouet à son maitre. Sans plus attendre je le poursuivis, très vite rejoins par Matt qui adorait courir sous sa forme lupine et qui tenta de m’aider à le bloquer… Peine perdue… J’ignore combien de temps dura cette course poursuite, mais nous ne fûmes capables de le rattraper que lorsqu’il se mit à boiter, sans doute à cause des douleurs que provoquait encore sa jambe à peine reconsolidée. Et grâce à cette faiblesse notre paternel se retrouva coincé contre l’angle du garage.
* Bien joué mon frère ! Il ne peut plus nous échapper maintenant*
Pourtant il ne s’avoua pas vaincu puisqu’il bondit au dessus de nos têtes impuissantes pour se retrouver derrière nous et de fuir jusqu’au balcon où il retrouva sa forme originale.
- Fini de jouer les garçons, j’ai à vous parler ! Lança-t-il d’une voix grave et lourde de sens.
Sur ses mots, plus qu’inquiétants, il rentra dans la maison, nous laissant mon jumeau et moi pantois au pied de l’escalier.
*Tu crois que c’est grave ? Demandai-je à Matt. Je ne l’ai jamais vu nous parler aussi sérieusement*
*Aucune idée mon frère… Allons voir*
Redoutant des reproches suite à une de nos quelconques entreprises périlleuses, je m’attendais à un sermon et m’y préparais psychologiquement, cherchant des arguments de taille à lui présenter pour notre défense. Je pris cependant tout mon temps pour muter et me rhabiller avant de rentrer à mon tour dans la maison, à la suite de mon frère. Mais alors que j’imaginais trouver mon père dans le salon, les traits tirés par les soucis et l’angoisse que nous provoquions chez lui à chacune de nos intrépidités, je découvris avec surprise que la porte du grenier était grande ouverte. Que pouvait-il bien chercher là haut ? A part de vieux meubles et cartons remplis de nos cahiers de classe poussiéreux, la pièce sous le toit ne recelait rien qui ressemblait à un trésor…Ou peut-être tentait-il de retrouver un vieil engin de torture à utiliser sur nous ? Aie aie aie, cela ne présageait rien de bon pour nous deux.
- Installés vous au salon! J’arrive ! Cria-t-il depuis le haut des escaliers.
Obéissants et sages comme des images, nous nous installâmes à même le sol sur des coussins en coton bleuté derrière la table basse du salon, en attendant qu’il vienne enfin nous dire ce qu’il nous reprochait. Papa était loin d’être sévère et tyrannique, bien au contraire. Je devais même avouer qu’avec l’avantage de ne pas vieillir, il restait plutôt cool et branché comparé aux parents décadents de certains de nos amis. Toujours proche de nous, à écouter nos problèmes, à nous conseiller, à nous rassurer…. Surtout depuis notre première mutation. Pourtant il pouvait lui arriver de piquer des colères noires, mais justifiées, quand nous risquions nos vies dans des jeux stupides et dangereux. Je n’avais néanmoins jamais réussi à m’habituer à me faire enguirlander et je détestais ressentir de la honte pour l’avoir déçu… Sentiment que nous partagions avec Matt qui essuyait souvent les plâtres par ma faute, mais il ne m’en voulait pas, jamais. Mon frère était exceptionnel lui aussi, calme et posé alors que je pouvais par moment devenir colérique et brusque en l’espace de quelques secondes. Il était toujours là pour m’aider et j’espérais pouvoir un jour lui rendre la pareille.
Nos regards se croisèrent et il me sourit pour tenter de me rassurer quelque peu. Sentir sa présence à mes cotés m’apaisait, moi le caïd mais néanmoins le plus trouillard de nous deux.
Les escaliers qui menaient au grenier grincèrent sinistrement sous les pieds de papa et après avoir claqué la porte il nous rejoignit en portant un énorme carton couvert de poussière et de crottes d’oiseau.
- Une chouette a dû faire un trou entre les tuiles et venir dormir à l’abri, regardez-moi ça ! Dit-il avec dégout. Heureusement à l’intérieur tout est intact !
Comme je redressai la tête pour voir ce que pouvait contenir la boite, il en referma vivement les abatants.
- Avant de vous montrer ce qu’il y a là dedans, il me faut vous parler de votre histoire… De votre naissance…
Il hésitait sur les mots ce qui n’était pas vraiment dans ses habitudes. Où voulait-il en venir ? Notre histoire ? Qui y avait-il à raconter que nous ne sachions pas déjà ? Nous n’allions donc pas subir les foudres paternelles pour une quelconque bêtise ?
- Vous parler d’elle… De votre mère.
Choqué autant que je pus l’être, Matt regardait papa la bouche ouverte et les yeux ébahis. Jamais nous n’abordions ce sujet, jamais. En dix-huit ans, papa ne nous en avait parlé qu’une seule fois et à l’époque j’avais bien compris que le sujet resterait tabou. Je ne savais rien de maman, si ce n’est qu’elle avait trouvé la mort dans un accident de voiture quelques jours après notre naissance à mon frère et moi. Nous n’avions jamais vu une seule photo. Et même si en apparence tout allait pour le mieux, au fond de moi je ressentais comme un vide que papa ne pouvait pas combler, bien qu’il fasse tout pour compenser son absence… Maman… Alors que le sujet avait été bien enfoui dans ma tête, voila qu’il ressurgissait avec son lot de questions et la peur de découvrir une vérité qui soit pire que la mort. Nous avait-elle abandonné pour rejoindre son amant ? Vieillissait-elle dans un hôpital psychiatrique ? Papa l’avait-il assassinée ?
- Peut-être aurai-je dû vous en parler depuis votre enfance mais à l’époque raviver ses souvenirs m’étaient vraiment trop pénible, j’espère que vous me pardonnerez… Ce soir, j’aimerai vous raconter son histoire… Notre histoire… Mais également la votre.
Matt et moi étions déjà pendus à ses lèvres, avide d’en savoir un peu plus sur celle qui nous avait mis au monde. Sur celle que papa n’avait jamais pu remplacer. Sur celle que nous aimions sans la connaitre.
- Elle s’appelait Fanely… Notre vie ensemble a été merveilleuse ! Quatre années de pur bonheur, de joie et de rires jusqu'au jour où nous avons appris l’existence des vampires … J’ignorais tout moi-même de ces horribles créatures qui restaient une légende à mes yeux. J’ai pourtant du affronter la réalité quand j’ai muté pour la première fois et que mon père m’a tout expliqué sur le rôle de loup Quileute. J’ai tout fait pour me maitriser le plus rapidement possible, pour pouvoir la protéger, car malheureusement votre mère risquait sa vie encore plus que la mienne alors que c’était moi le chasseur de vampires…
- Comment est-ce possible ? Me permis-je d’intervenir. Nous devons affronter les vampires au corps à corps, comment pouvait-elle être plus en danger que nous le sommes ?
- Ils la voulaient ! Les Volturi, ces rois des vampires dont je vous ai déjà parlé, ils souhaitaient que Fanely rejoigne leurs rangs car elle possédait un don rare, ce qu’ils recherchent tout particulièrement. Sans pitié ils ont envoyé leur plus habile chasseur à ses trousses pour tenter de la transformer, mais ils ignoraient mon existence. Je l’ai sauvée des crocs de ce monstre et nous avons décidé de quitter la France pour nous installer à la Push, territoire de nos ancêtres, en espérant pouvoir ainsi mieux la protéger. Les mois se sont écoulés sans que nous soyons inquiétés par les Volturi, son ventre s’est arrondi et je me sentais tellement heureux que j’en ai oublié le danger. J’ignore encore comment aujourd’hui, mais quelques jours après votre naissance, elle a su que les Volturi étaient de retour, la traquant toujours et elle s’est sacrifiée pour nous sauver. Pour ne pas que nous ayons à fuir sans cesse. Pour ne pas qu’ils nous torturent pour la faire céder. Elle a donc choisi de mettre fin à sa vie ce deux octobre 1987…
Le silence s’installa. Je ne savais que dire, toute cette terrible histoire me clouait sur mon coussin. Maman était morte pour nous sauver… Pourquoi nous disait-il tout ça aujourd’hui ? Je ne comprenais pas. N’aurions-nous pas pu continuer à vivre dans l’ignorance ?
- Enfin c’est ce que j’ai cru pendant toutes ces années…
- Quoi ? Demandai-je en même temps que Matt.
Evitant de nous répondre, il ouvrit le carton à coté de lui et en tira une photo jaunie après quelques minutes de recherche.
- Voila la première photo que nous avons pris tous les deux.
Pourquoi esquivait-il notre question ? Qu’avait-il à nous cacher ?
Attrapant le morceau de papier qu’il me tendait, je la regardai aussitôt avec Matt. Bien sûr je reconnus immédiatement papa, il n’avait pas tellement changé d’ailleurs mais je m’attardai beaucoup plus longuement sur la jeune femme fluette qu’il tenait dans ses bras. Brune aux cheveux longs retenus autour de son visage angélique par un morceau de tissu fleurit à la monde des années 80, elle rayonnait. Son sourire rieur relevait deux fossettes sur ses joues alors qu’elle levait les yeux vers notre père. Ces deux là s’aimaient, il n’y avait aucun doute.
Soudain un éclair traversa mon esprit et je me relevai précipitamment en ayant reconnu avec horreur cette jeune femme.
- C’est elle ! Criai-je en montrant la photo du doigt. Non, non, non, ne me dit pas que…
- Si Benji, tu as tout compris ! Me dit calmement mon frère qui continuait de fixer le cliché. C’est maman, la vampire que nous avons croisé et qui a disparu tel un oiseau dans la forêt. C’est bien ça ? N’est-ce pas papa ?
Il fit alors signe que oui de la tête avant de poursuivre.
- Depuis quand le sais-tu Matt ? Lui demanda papa, surpris de la voir résonner si rapidement. Je ne t’en ai jamais parlé et je ne crois pas avoir laissé sous entendre le moindre détail la concernant.
- Tu l’as fait mais inconsciemment…
Comme nous le regardâmes papa et moi, mon frère se sentit obligé de continuer rapidement son explication.
- Quand je t’ai dis que son odeur était différente de celle des autres vampires que j’avais rencontrés, qu’elle était moins forte et tout à fait supportable, pas comme la fragrance de mort qui nous empeste les narines habituellement, tu as eu un petit rictus sur le visage et j’ai tout de suite compris que tu nous cachais quelque chose d’important… Tu crois avoir pu nous cacher que tu allais mal après cette rencontre mais c’est faux, je l’ai remarqué moi… Et là avec cette photo, toutes les pièces du puzzle s’assemblent à la perfection.
Nos capacités de perception différaient également… Si mon frère avait tout compris depuis trois semaines, je n’avais absolument rien remarqué, ce qui ne fit qu’attiser ma colère.
- Ils l’ont sauvée des flammes de la voiture, poursuivit papa, et transformée sans qu’elle ne puisse rien faire, maquillant ensuite la scène pour ne pas que je détecte leur présence.
- Mais elle a tenté de te tuer ! M’énervai-je. Comment peux-tu encore l’aimer après ça ? Quand tant d’Hommes ont dû mourir entre ses dents ? C’est un monstre sans pitié et avide de sang papa !
- Elle est différente des autres vampires que tu as pu croiser Benji !
- Ah ? Et en quoi ? Demandai-je amer. Parce qu’elle est celle qui m’a donné la vie, je devrai lui pardonner d’ôter celle des autres ?
Sans se laisser affaiblir par mon ton dur et sec, papa continua à m’expliquer calmement alors que mon jumeau fouillait dans les photos du carton, faisant celui qui n’entendait pas la discussion, avec l’air totalement désintéressé du fait que notre mère puisse être un vampire. Pourtant je savais parfaitement qu’il ne manquait pas un seul mot de cet échange et cela me mis hors de moi. Comment pouvait-il rester calme devant l’horreur de la situation ? Notre mère était une tueuse et cela le laissait indifférent ?
- Ecoute-moi au lieu de t’énerver inutilement ! Elle ne trouve pas sa nourriture dans le sang des humains, mais dans celui des animaux.
- Comme si c’était possible !
- Ca l’est Benji et ta mère n’est pas la seule à suivre ce genre de régime. Il y a un clan de vampire qui suit cette même conduite depuis bien plus longtemps qu’elle. Les Cullen.
- Les Cullen ? Depuis quand pactises-tu avec les vampires au point de connaitre leurs mœurs ? Tu n’es pas un vrai loup Quileute comme je croyais que tu l’étais…
Ma réponse cinglante dû le blesser car il ne répondit pas aussitôt et ses yeux se mirent à briller de larmes. Je regrettai immédiatement mes paroles mais j’étais bien trop fier pour m’excuser et je préférai changer de sujet de discussion.
- C’est pour aller la voir que tu es parti toute cette semaine ?
- En effet… Elle était anéantie par notre rencontre, comme j’ai pu l’être sans que tu t’en rendes compte, se laissant dépérir sur une tombe au bord d’une falaise qui domine l’océan… C’est Démétri, le vampire qui l’accompagnait l’autre jour, son meilleur ami, qui est venu m’expliquer la gravité de la situation et me convaincre de l’aider pour que votre mère puisse à nouveau aimer son existence. J’ai réussi je crois à lui redonner envie de « vivre » et même si ce ne sera pas facile, elle y arrivera...
- Tu es tellement aveuglé par ses charmes vampiriques que tu ne te rends pas compte de tes paroles papa ! Comment peux-tu penser qu’elle puisse se nourrir avec autre chose que du sang humain ?
- Parce que c’est la vérité ! Ses yeux sont ambres dorés pas pourpre comme les vampires que tu as déjà combattus !
- C’est stupide ! Tu crois qu’elle va revenir comme si rien ne s’était passé, comme si vous n’étiez pas ennemis par nature ?
- Hey calme-toi un peu mon frère ! Tenta Matt pour faire retomber la pression.
- Oh toi continue à te taire comme tu le fais depuis tout à l’heure tu veux !
Enervé comme jamais, je sentis mon corps se mettre à trembler et le loup prendre le dessus sur moi. J’abattis alors violemment mon poing contre la porte du salon qui se dégonda et s’écroula bruyamment sur le sol. Des gouttes de sang s’échappaient de mes doigts abimés par le choc et la douleur me ramena sur terre. Je m’attendais à subir la colère paternelle mais rien ne se passa… Je tournai alors la tête dans sa direction quand il recommença à parler calmement, comme si de rien n’était.
- Je l’aime et peu importe qu’elle soit vampire ou non. Elle est mon imprégné Benji, comment veux-tu que je lutte ? Tu sais parfaitement ce que s’est alors ne me blâme pas ! Pourrais-tu envisager de ne plus voir Maëlyne ?
- Ton imprégné… Mais comment ? Je… Mais…
Je me sentis soudain très idiot. Il était clair que je ne pouvais pas m’imaginer vivre sans Maëlyne. Impossible ! Rien que d’y penser, j’en avais la nausée. J’aurais d’ailleurs été auprès d’elle cette nuit si ses parents ne nous imposaient pas un quota de visite hebdomadaire même si cela ne m’ empêchait pas d’aller patrouiller autour de sa maison pour vérifier que tout allait bien et pourquoi pas jeter un coup d’œil par sa fenêtre pour la voir dormir… Mais rapidement pour ne pas la réveiller et l’effrayer. Maëlyne ignorait tout de ma condition de loup et même si nous étions imprégnés et qu’elle m’aimait autant que je l’aimais, je ne me sentais pas encore capable de lui révéler la vérité. Je préférais qu’elle continue à me croire le garçon le plus normal du monde... Beau gosse du lycée, amateur de football et de grosses cylindrées.
Comment papa arrivait-il à gérer ses sentiments si contradictoires envers maman ? Poussé à l’éliminer mais en étant amoureux… La complexité de leur relation me sauta alors aux yeux et je regrettai d’avoir cédé à la colère avant de connaitre toute l’histoire.
- Je suis désolé papa, je ne pensais pas...
- Tu ne pouvais pas savoir mais maintenant tu comprends ma réaction quand je sais qu’elle « vit » quelque part, si proche de moi… Et que même si son cœur à cesser de battre, le mien est capable de le faire pour deux.
Matt nous interrompit alors que je fixai papa du regard, cherchant dans ses yeux le pardon pour mon stupide comportement. Mon frère tenait une photo d’une main tremblante et montrait dessus de son index quelque chose que je ne pouvais pas voir de l’endroit où je me trouvais.
- Trois… Nous étions trois ?
- Oui…
Notre père semblait brisé tout d’un coup et le voir ainsi atténua totalement la colère qui restait dans mon corps, aidé également par la curiosité qui me poussait à me taire pour en savoir davantage. Je découvris alors la photo… On pouvait y avoir nos parents assis sur une balancelle à l’abri d’un auvent, avec trois bébés dans leurs bras. En retournant l’image la date de tirage m’apparut, 31 septembre 1987. Deux jours avant la «mort » de maman. Même si elle souriait j’avais l’impression qu’elle se forçait à faire bonne figure et qu’au fond de ses yeux noisette se cachait une profonde tristesse… Cet autre bébé, qu’était-il devenu? Pourquoi nous l’avoir caché ?
- Des triplés ! Vous étiez trois. Hélas j’ai dû abandonner…
Ce mot sembla lui arracher la gorge.
- …Abandonner votre sœur quelques mois après votre naissance. Isabella ressemblait tant à Fanely que j’en devenais fou. Je ne pouvais même pas la prendre dans mes bras, ni lui apporter la moindre affection tant la douleur me sciait le cœur. Nous avions un couple d’ami très proche et parfaitement droit, j’ai donc pris la décision de leur confier votre sœur avant de revenir avec vous ici. Et ce sont ces fameux vampires végétariens qui m’ont aidé dans ces démarches… Alice, cette vampire aux yeux dorés, vous lui devez beaucoup. C’est grâce à elle que vous pouvez vivre aujourd’hui, sans elle, Fanely serait morte bien avant votre naissance malgré ma protection. Alors oui Benji, j’ai confiance en ce clan même si aujourd’hui je n’ai plus aucun contact avec eux, comme je n’en ai plus avec les Swan et Bella. J’ai quitté leurs vies pour ne jamais y revenir… Ma vie d’avant, elle est morte avec elle, ce jour où j’ai appris que Fanely m’avait été enlevée. Ce Léo là n’existe plus même si aujourd’hui j’ai l’espoir que tout s’arrangera…
Jamais je n’aurais pu imaginer que le vécu de ma famille recelait autant de secret… Une mère morte se révélait être un vampire. Des jumeaux qui devenaient des triplés. Une sœur. Des vampires végétariens. Toute cette histoire me semblait tellement impossible que j’avais du mal à y croire. Tandis que je restais silencieux, méditant sur toutes ses révélations, Matt, plus terre à terre que moi, se mit à questionner papa.
- Tu disais que les Volturi recherchaient maman pour son don, quel est-il ?
- Je crois que nous avons tous les trois eu la présentation, elle peut se rendre invisible et indétectable à l’odorat. Humaine, votre mère n’arrivait pas à maitriser cette capacité. Je me rappelle encore comment j’ai vu ses jambes disparaitre alors qu’elle s’endormait contre moi ou qu’elle se sentait heureuse. ..
Il se plongea alors dans ses souvenirs en souriant inconsciemment pour ne poursuivre son explication que quelques secondes plus tard.
- Une fois transformée tout a été différent. Elle savait qu’elle était capable de maitriser ce don mais ne voulait pas l’offrir à ces tyrans de Volturi. Courageuse jusque dans sa seconde vie, elle a subit des tortures innommables mais elle n’a jamais flanché.
Papa ouvrit alors un cahier à la couverture calligraphiée et nous fit la lecture d’un passage écrit à la l’encre noire.
« … Cela prendra-t-il fin un jour ? N’ai-je pas suffisamment souffert pour qu’on me laisse en paix ? Il faut croire que non… Une fois de plus encore aujourd’hui j’ai dû rassembler mon courage pour résister à la torture que m’imposent Jane et Alec. Ils s’amusent à me contempler souffrir sous l’assaut de leur pouvoir dévastateur, je m’en rends bien compte. Je ne suis qu’un pantin articulé dont ils tiennent les ficelles, une poupée qu’ils détruiront quand ils en auront assez… J’attends ce jour avec impatience mais je ne crois pas que ce soit pour demain!... Jane est la plus sadique à mon égard, m’envoyant des décharges de douleur fulgurante pendant tout un après midi ne s’arrêtant que pour faire saigner le poignet d’un humain devant moi pour réveiller ma soif avant de poursuivre le supplice… Quand Alec prend le relais c’est presque un soulagement même si cela ne dure que quelques secondes avant que le néant ne m’entoure et que je ne ressente plus rien, tétanisée, ce qui dans un sens est encore pire que la souffrance… Mais jamais ils ne gagneront ! Je ne leur donnerai pas la satisfaction de me voir disparaitre. Je bloque mon pouvoir depuis si longtemps que j’espère qu’il finira par disparaitre et que je pourrais enfin en faire autant…Je ne veux plus continuer à tuer des humains qui n’ont rien demandé… Mais je ne peux pas me contrôler. Comment le pourrais-je ? On ne m’autorise pas à chasser les animaux comme les Cullen et ils me laissent jeuner pendant plus de dix jours, me transformant ainsi en machine à tuer… »
- Ils allaient l’éliminer, reprit papa, la jugeant incapable de servir leur intérêt mais l’un des rois l’a pris en pitié et lui à offert une autre chance… Marcus…
« Loin de l’Italie et de ce palais des horreurs je me sens revivre sur les terres natales irlandaises de Marcus. Lui aussi d’ailleurs parait moins froid et plus souriant même s’il est loin d’être jovial… Jamais je ne pourrais assez le remercier pour m’avoir sauvée et de m’autorisée à suivre un régime différent du sien. Je me rends compte qu’il ne ressemble en aucun cas à Aro et autres vampires de Volterra. Je me sens en sécurité ici avec lui et Démétri… Je suis enfin libre d’aller et venir comme j’en ai envie ! J’apprends à devenir moi-même, à me sentir bien avec ces nouvelles capacités… Cela n’est encore qu’un doux rêve mais j’ai enfin l’espoir de pouvoir revoir ma famille de loin, comme le fantôme que je dois rester pour eux. Il faut pour ça que j’apprenne à maitriser mon don mais je pense être sur la bonne voie. Léo... Les triplés… Ils me manquent tant ! Démétri semble plutôt confiant et pense que je réussirais à tenir ce régime végétarien plutôt facilement si je m’efforce de chasser correctement tous les jours. Bien sûr cela n’est pas aussi simple qu’il n’y parait. Je dois lutter contre ma nature pour ne pas céder à la tentation du sang de nos hôtes... Mais je jure que j’y arriverai !»
- Aujourd’hui, elle est capable de disparaitre à volonté et de rendre une personne invisible par contact même si cela lui demande énormément d’énergie. C’est pour cette raison qu’elle ne pratique cet exercice qu’en cas d’extrême danger. Voila pourquoi ils se sont volatilisés dans la forêt. Ils devaient être juste sous notre nez et nous n’avons rien vu, rien senti…
Papa termina son monologue pendant lequel nous n’avions pas bronché Matt et moi, parfaitement attentif à ses moindre paroles.
- Ce sont ses journaux intimes ?
- Oui…, me dit-il en nous tendant une pile de cahier. Prenez le temps de les lire. Ce sont ses mots pour décrire ce qu’elle a vécu et ressenti pendant dix-huit ans. Elle parle de vous chaque jour, jamais elle n’a cessé de vous aimer.
Epuisé par cette soirée, je pris les cahiers sous le bras et après avoir salué mon frère et mon père qui farfouillaient tous les deux dans les albums photos, je m’éclipsai dans ma chambre. J’avais besoin de me retrouver seul avec moi-même, pour faire le point sur toutes ces révélations. Dans un sens je souhaitais vraiment connaitre cette mère qui me manquait depuis toujours mais d’un autre coté je ne me sentais pas capable de supporter son état de vampire. Peut-être qu’en lisant ses mots, en apprenant à la connaitre par la lecture de ses journaux, je parviendrais à me faire un avis plus tranché sur la question… Je m’installai donc confortablement sur mon lit et envoyai un sms à Maëlyne avant de me plonger dans la lecture du premier cahier.
Dans le salon, la discussion allait bon train, Matt avait sans doute une tonne de questions à poser à papa et les seuls bribes de paroles qui me parvinrent furent :
- Elle viendra ?
- Je l’espère…
Et bien pour moi la question ne se posait pas, je n’avais aucune envie de la voir pour le moment. Dix-huit ans que nous nous passions d’elle, cela pouvait bien continuer ainsi encore une dizaine d’années… J’allumai donc ma chaine hifi pour ne plus les entendre discuter et pouvoir ainsi me faire ma propre opinion sur le sujet sans être influencé par qui que ce soit. Le cd que Maëlyne avait laissé tournait en boucle dans la platine de lecture depuis quelques jours et quand La musique de Within Temptation et leur chanson « Angels » couvrit les voix de mon père et de mon jumeau, je me retrouvai enfin seul dans ma bulle.
La nuit passa particulièrement vite alors que je lisais les lignes écrites de la main de… maman… Il ne me restait que quelques pages du dernier journal à terminer et même si mes paupières tombaient sur mes yeux, je luttai contre le sommeil. Passionné et particulièrement ému par ce que j’apprenais dans ses écrits, je n’avais pas voulu stopper ma lecture pour dormir. J’avais ainsi compris que maman n’avait jamais cessé de nous protéger en subissant tortures, humiliations,… et que son existence ne trouvait de sens que dans ce but. Elle aurait pu aisément choisir la facilité et céder à leur demande pour ne plus souffrir mais elle avait résisté. Refusant la place d’honneur qu’on lui proposait dans la garde royale si elle avait voulu mettre son don à leur service. Toute cette résistance uniquement par amour pour nous… Papa avait raison, maman n’était pas le vampire que je croyais. Pourtant, même si ma rancœur allait à présent à l’encontre des Volturi, je ne pouvais pas m’imaginer la voir, lui parler, l’aimer… Etait-ce de la peur ? De l’égoïsme ? Je l’ignorais mais je savais une chose… Je n’étais pas prêt à la rencontrer !
Le lendemain après midi, après quelques heures de repos, je retrouvai Matt dans le salon. Toujours occupé à regarder les photos qu’il avait étalées par pile sur la table basse, il me fit signe de m’asseoir à coté de lui. Sans reparler de la pseudo dispute de la veille, nous nous passâmes les photos, détaillant notre mère sur chaque cliché comme pour rattraper toutes les années que nous avions perdu…
- Si elle décide de venir, comme papa semble le croire, j’aimerai beaucoup lui parler. Apprendre à la connaître, me dit-il alors qu’il regardait dans le vague. Elle est quand même notre mère Benji et elle s’est sacrifiée pour nous, ne crois-tu pas qu’elle mérite qu’on lui laisse une chance ?
- Je sais tout ça mon frère mais je n’arrive pas à accepter qu’elle soit un vampire. C’est plus fort que moi…
- A priori elle ne sent pas capable de nous rendre une petite visite pour le moment, cela te laissera le temps de te faire à l’idée.
- J’espère…
Les jours qui suivirent me parurent bien différent de mon quotidien habituel et même Maëlyne commençait à s’inquiéter pour moi tant elle me trouvait silencieux. Je tentai de la rassurer en lui disant que tout allait bien, que j’étais simplement fatigué et qu’après le résultat des exams tout redeviendrait comme avant. Prétexte totalement stupide puisque je n’avais aucun soucis à me faire de ce coté là, mais il me fallait bien une excuse pour dissimuler mon trouble concernant l’existence de ma mère.
Il pleuvait des cordes ce soir là et même si l’air de ce début d’été était chaud, cela n’avait rien d’agréable. Après avoir déposé ma petite amie chez elle, Matt nous ramena à la maison sans que je ne me rende compte du trajet que nous parcourions, profondément perdu dans mes pensées. Mon frère dû d’ailleurs me dire que nous étions arrivés à destination pour que je sorte enfin de la voiture alors qu’il courait déjà dans les escaliers pour se mettre à l’abri à la maison. Pour ma part je n’avais aucune envie de m’enfermer entre quatre murs, je m’installai donc assis sur le capo de la vieille Renault 11 que papa nous avait gracieusement légué quand nous avions obtenu nos permis de conduire, et en levant la tête, je fermai les yeux et laissai les gouttes s’écouler sur mon visage. De longues minutes s’écoulèrent et je commençais à être vraiment trempé quand j’entendis une voiture pénétrer dans l’allée qui menait jusqu'à chez nous.
En me levant de la carrosserie les amortisseurs de la vieille guimbarde grincèrent sinistrement et tandis que je me retournai pour identifier notre visiteur, je découvris avec stupeur une superbe Porsch bleu turquoise aux vitres tintées qui se garait derrière notre tas de ferraille. Qui cela pouvait-il bien être ? Aucune de nos connaissances ne possédait une aussi belle voiture…